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Ahmed TAZIR à Où va l'Algérie : « il est de notoriété publique que Nicolas Sarkozy penche plus pour le royaume chérifien »
  • Publiée le : 13-06-2016
  • Article publier dans Interviews
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A travers cette interview passionnante qu'il a bien voulu nous accorder, Ahmed TAZIR, l'un des journalistes-vedette de la chaîne parlementaire (LCP) nous livre sa vision de l'Algérie d'aujourd'hui, décortique les relations qu'entretient notre pays avec son ancien colonisateur, et ne manque pas de nous distiller quelques belles anecdotes vécues entre 2007 et 2011, alors correspondant de (France 24) à Alger. N'éludant aucune question, et allant au fond des choses ; Où va l'Algérie a eu le privilège de rencontrer pour vous ce fin connaisseur de l'actualité des deux rives de la méditerranée.

 

Interview : Bassaïd AISSA

 

Donnons le pouvoir aux civils cette fois, et faisons émerger le Kennedy algérien !

 

Pourquoi selon vous l'ancien président français Nicolas Sarkozy s'attaque-t-il en permanence à l'Algérie, il parle même d'étranglement stratégique auquel serait victime la France alors qu'il a été le principal responsable de la déstabilisation de ces pays ?


Il y a un principe de base à retenir dans les relations internationales, cela vaut encore plus pour les relations franco-algériennes ; les Etats n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts. Il est de notoriété publique que l’ancien président français penche plus pour le royaume chérifien que pour son voisin algérien. Mais il ne faudrait pas tomber dans le manichéisme très algéro-algérien du type « personne ne nous aime » c’est plus compliqué que cela. Après les décolonisations des années 60, en pleine guerre froide, le Maroc avait clairement choisi son camp, le bloc occidental alors que l’Algérie de Ben Bella et Boumédiène optait pour le bloc soviétique. Il en résulte une tradition de collaboration diplomatique intense entre la France et son ancien protectorat marocain. Les années passant un rééquilibrage se fait au profit de l’Algérie, Paris cherchant à chaque fois à ne pas froisser la susceptibilité des deux grands pays du Maghreb.

 

Nicolas Sarkozy lors de son mandat avait un conseiller qui 

faisait le lien entre Paris et Alger.


Nicolas Sarkozy, lors de son mandat présidentiel avait même un conseiller qui faisait le lien entre Paris et Alger pour les questions d’Islam en France mais pas seulement. De plus Bernard Bajolet, diplomate des missions difficiles avait été envoyé en Algérie sous J. Chirac (ambassadeur de France 2006-2008 ) il sera ensuite rappelé par N. Sarkozy et maintenu sous F. Hollande qui en fait son responsable de la sécurité extérieure. L’ambassade de France en Algérie (l’une des plus grosses ambassades de France) est un bon thermomètre des relations franco-algériennes par la qualité des hommes que l’on envoie. S’il s’agit de fonctionnaire lambda, plus administrateur que politique, gageons que la relation n’est pas prioritaire.


La France a-t-elle perdu définitivement ce privilège dans ses relations avec l'Algérie aux dépens des États-Unis et/ou autres ?

Non ! je ne le pense pas, malgré les discours nationalistes, anti-français répétés en Algérie et à usage surtout de politique intérieure, les élus français et responsables algériens se retrouvent souvent. Je me rappelle d’une anecdote que m’avait confiée la présidente de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale française en pleine bataille de clan entre le DRS et Bouteflika « ils nous disent tout … ( sic ) » me confiait elle. Très au fait de la politique intérieure algérienne et de « l’Etat profond »

 

La France craint la concurrence chinoise dans le commerce avec l'Algérie.

 

La France craint la concurrence chinoise dans le commerce avec l’Algérie, Pékin étant sur de larges domaines bon marché, mais les investissements immobiliers des hommes du sérail algériens (civils comme militaires) se font en France et non à Pékin, Shanghai ou Canton !

La nomenklatura algérienne est francophone, et un certain « complexe du colonisé » vis-à- vis de l’ancienne puissance coloniale est toujours perceptible parmi de nombreux responsables algériens.

 

La polémique sur la non-sélection des Benzema, Benarfa enfle en France au point que beaucoup d'artistes et d'anciens joueurs s'y sont mêlés, pour vous aussi ces joueurs paient le fait d'être Arabes ?

Non ! Sur le cas Benzema, je citerais les propos d’une amie, professeur dans un quartier sensible de la région parisienne, ses élèves sont souvent d’origine algérienne marocaine ou autres. « Si Benzema avait été sélectionné …qu’est-ce que j'aurais dit à mes élèves ? » avait-elle lancé forte de ses convictions pédagogiques. Benzema est empêtré dans l’épisode judiciaire de la sextape de son partenaire en équipe de France Mathieu Valbuena. Quel exemple pour ses élèves s'il avait été sélectionné ? Quand on est un personnage public aussi adulé par une grande frange de la jeunesse, on se doit d’être exemplaire au football mais pas seulement.

Vous avez travaillé à Alger en tant que correspondant de France 24, que pouvez-vous nous dire sur cette expérience qui me semble-t-il est restée ancrée en vous ?

Expérience passionnante mais aussi difficile près de cinq ans, de 2007 à fin 2011. Dès le premier reportage envoyé, il a été décidé de ne pas m’accorder d’accréditation. Je serais même convoqué au ministère algérien de la communication où une fonctionnaire responsable de la presse étrangère me lancera « Akhdem 3la bladek ! » (travaille pour ton pays !) Elle ne comprenait tout simplement pas que le rôle d’un journaliste n’était pas de parler des trains qui arrivent à l’heure mais de parler des trains en retard et de tenter de provoquer le débat. Elle ira jusqu’à menacer de m’envoyer des forces de sécurité à mon domicile. Le niveau intellectuel étonnamment bas de nombreux commis de l’Etat algérien m’a longtemps sidéré.

 

A Alger, j'ai travaillé cinq ans sans accréditation, une fonctionnaire au ministère de la communication me lança : « Akhdem 3la bladek ! »

 

 

Ils ont même appuyé la perfidie en accréditant un correspondant arabophone qui avait fait la promesse de tenir la ligne éditoriale du régime, c’est-à-dire pas de reportage qui fâche, pas de questions gênantes... pas de journalisme en fait. Cela durera quelques années avant que cet honorable correspondant ne soit renvoyé à ses chères études par France 24. Nous avons quand même travaillé cinq ans sans autorisation avec le JRI Nassim Benkara dont je tiens ici à rendre hommage puisqu’il nous à quitter depuis. Ce que ne comprenait pas cette fonctionnaire au ministère de la communication, c’est qu’en faisant ces reportages, ce zoom sur ce qui ne fonctionne pas dans la société algérienne, ce pointage des contradictions, des mensonges parfois des autorités, mais aussi ces reportages avec une jeunesse algérienne qui a soif de vivre, en faisant cela, je travaillais pour mon pays. Je suis Algérien aussi.


L'affaire El Khabar suscite l'indignation de l'ensemble de la presse algérienne, mais n'est-elle pas une affaire politique de lutte pour une succession qu'autre chose ?

Oui et non.
Ce qui est dangereux dans ce cas précis, c’est la remise en cause du processus d’ouverture et de libéralisation de la presse écrite né après les événements de 1988. Les journalistes algériens ne se sont pas vu accorder une liberté d’expression comme on offre un plat de lentilles. ils l’ont arraché au prix de nombreuses victimes parmi leurs rangs lors de la décennie rouge. Remettre en cause ce processus de libéralisation de la pensée serait aller contre le sens de l’Histoire.

 

Le régime algérien veut contrôler l'image, il craint la déstabilisation et la remise en cause.

 

Je note aussi que ce processus vaut pour la presse écrite mais pas pour la télévision. Sortez une caméra et un pied de caméra dans une rue d’Alger, si vous ne faites pas partie des télévisons sous la coupe du régime, vous verrez débarquer illico presto une dizaine de policiers. Le régime algérien veut contrôler l’image, vecteur plus fort selon lui que la presse écrite, il craint la déstabilisation et la remise en cause de son existence par des images qui ne lui seraient pas favorables. Réflexe paranoïaque typique d’un état policier. On est encore loin d’une ouverture réelle à ce niveau-là.


Il y a une presse française pro marocaine, une autre pro algérienne et au milieu l'affaire du Sahara occidental aux enjeux économiques et stratégiques énormes pour les deux pays, est-il possible de passer outre cette question épineuse et rêver d'un apaisement des relations algéro-marocaines ?

je ne pense pas qu’il y ait une presse française pro marocaine, il est vrai que la presse française a plutôt tendance à louer l’accueil et le tourisme marocain. Les Marocains sont peut-être plus efficaces en matière de communication. l’Algérie n’a pas de Mamounia (hôtel huppé à Marrakech où se retrouve la crème de la crème artistique et politique française) comme le laissait entendre Yves Bonnet (Ex-DST) cela n’a pas empêché pour autant France 3 de diffuser à une heure de grande écoute un reportage à charge contre la holding du roi Mohamed 6 et la corruption inhérente à cela.

 

 

L'Algérie n'a pas de Mamounia, et les Marocains sont peut-être de meilleurs communicants.

 

 

 

D’ailleurs le Maroc et l’Algérie ne sont pas si éloignés en matière de liberté d’expression, ces régimes verrouillent, c’est à cela que l’on reconnaît aussi des régimes autoritaires, ces dictatures soft (puisque l’on assassine plus ses compatriotes) mais des dictatures quand même. Régime monarchique absolutiste pour le Maroc, dictature militaire pour l’Algérie, rien n’a changé depuis 60 ans, finalement.


La course à la succession de Bouteflika est ouverte, est-ce le plus dangereux virage de l'histoire de cette jeune Algérie, et quel type de profil lui faudra-t-elle pour enfin de renouer avec l'Histoire ?

Je reste convaincu que malgré le dégommage du patron du DRS le général Mohamed Lamine Médiene dit Toufik, le régime a gardé sa colonne vertébrale militaire. L’Algérie est un régime qui choisit ses responsables comme les cardinaux de l’Eglise catholique choisissent leur pape, en conciliabule, à huis clos, on attend la fumée blanche et le fameux "Habemus RAIS"
Il faudra mettre un jour fin à cette fameuse « légitimé historique » qui présida souvent au choix des responsables algériens. Ni Harkis, ni Moudjahid pour reprendre ce credo de bon sens. Aujourd’hui, on peut constater deux stratégies opposées dans la conquête du pouvoir en Algérie. Il y a ceux qui s’opposent frontalement au régime et veulent prendre la relève en dehors du régime et il y a ceux qui ne voient pas de traduction efficace à une opposition frontale au régime et veulent prendre la relève à l’intérieur même du sérail.

 

Ahmed Ouyahia reste à l'affut, alors que l'Algérie mériterait bien son Kennedy !

 

C’est le cas d’un personnage comme Ahmed Ouyahia qui reste à l’affut au sein même du régime. L’histoire de l’Algérie ne lui donne pas forcément tort. Je ne suis pas forcément en désaccord avec les propos de Bernard Kouchner alors ministre français des affaires étrangères qui affirmait que la relation algéro-française sera « peut-être plus simple » lorsque la génération de l'indépendance algérienne ne sera plus au pouvoir. Ce sera plus simple surtout pour les Algériens avec une administration bien formée, plus technique et moins friande de slogans éculés, une vie politique réelle et une alternance au pourvoir, tout est possible. On attend le Kennedy algérien.


Vu de France, où va l'Algérie ? 

Pour la France l’Algérie navigue à vue. La direction que prendra l’Algérie ne dépend finalement que des Algériens et des Algériennes. Il faut arrêter avec les manipulations du type «la main de l’étranger» très usité par les responsables algériens. L’Historie tousse parfois. Rappelons la crise de l’été 1962 à Tripoli.

 

La « crise de l'été 62 » est le début de « l'indépendance confisquée » Donnons le pouvoir aux civils cette fois !

 

Deux clans revendiquaient le pouvoir : d’un côté le pouvoir civil et la structure qui l’incarne, le GPRA, de l’autre côté le pouvoir militaire à travers le « clan d'Oujda » et son « armée des frontières », dirigée par le colonel Boumédiène. Les militaires gagnent la partie. La « crise de l’été 1962 » est le début de « l'indépendance confisquée » par les militaires, qui a tracé le destin politique et économique de l’Algérie pendant soixante ans, où l'armée occupe toujours une place primordiale. Retournons au Congrès de Tripoli, et donnons le pouvoir aux civils cette fois !



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