Inscrit au patrimoine universel immatériel de l’humanité Ce que notre économie rate du couscous

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Il y a de cela plus de quatorze mois que l’auguste organisation mondiale, en l’occurrence l’Unesco, relevant de l’ONU, avait, après étude et expertise, à ne pas en douter, non complaisante de la demande d’inscription au patrimoine universel immatériel de l’humanité du couscous introduite conjointement par les pays du Maghreb, répondu favorablement le 20 décembre 2020.

lexpressiondz /Par Mahmoud CHABANE*

Hélas, cette belle réalisation qui est loin d’être négligeable, largement relayée par la presse internationale, n’avait pas bénéficié chez nous d’un écho et d’un traitement médiatique à la mesure de cette importante moisson. Pis encore, traitée comme s’il s’agissait d’un simple fait divers sans grand intérêt, cette réalisation n’a pas été mise à profit pour enclencher et mettre en oeuvre un quelconque programme national d’actions de développement économique et social articulé autour du magique grain de couscous.


La question que nous sommes en droit de nous poser est la suivante: comment interpréter le fait qu’un dossier d’une telle importance, élaboré minutieusement par des experts algériens est-elle passée sous silence?
Elle n’a suscité ni débat ni échange démocratique pour mettre sur la table les enjeux et les défis de notre pays pour mettre en place une véritable politique pour développer un axe stratégique de notre agriculture
La réponse est dans le manque de considération que réservent des «chefs» incompétents à ce type d’actions entreprises par des patriotes soucieux de rehausser le prestige de notre pays.


Car il faut savoir que cette prestigieuse distinction n’est pas acquise définitivement et qu’elle est susceptible d’être retirée à tout moment dès lors que le récipiendaire n’entreprend pas les actions de sauvegarde et de l’entretien de patrimoines désormais classés appartenant à l’humanité, dans la conformité du respect des clauses ayant prévalu à leurs inscriptions.


L’accueil qui aurait dû être réservé à cette équipe qui a arraché de dure lutte cette reconnaissance mondiale plus que légitime, aurait été de la mettre en vedette «sous les feux des projecteurs» à la télévision et /ou la faire sillonner tout le pays pour organiser des tables rondes à l’effet d’informer les citoyens en leur faisant prendre conscience de l’ensemble des dimensions de ce magique grain de couscous. Mais aussi, de leur expliquer ce que cette inscription au patrimoine universel immatériel de l’humanité laisse entrevoir comme retombées positives sur le pays.


C’est dire que l’aboutissement de la demande d’inscription au patrimoine universel immatériel de l’humanité du couscous, cet immortel monument national, participe de cette noble mission de sauvegarde d’un pan entier de notre patrimoine culturel partagé pour lequel nos ancêtres avaient consenti des sacrifices pour le protéger, et qui nous oblige.


Il est indéniable que les Algériens informés de cette immense réalisation savent que le mérite revient à l’équipe qui a su monter et défendre le dossier pour arracher une reconnaissance universelle qui vient à point nommé rendre un hommage appuyé et mérité à toutes ces innombrables mains expertes qui l’ont: fait, bichonné, protégé, défendu individuellement et collectivement partout contre les envahisseurs et autres destructeurs, et exporté dans le monde entier.


Ils savent aussi que le couscous, fort heureusement d’ailleurs, est là depuis des millénaires et le restera pour l’éternité.
Il est important de rappeler que le couscous ne se résume pas à un simple et banal mets et bien alimentaire indispensable à des millions d’habitants de la région d’Afrique mais pas seulement, ou à un plat de frites que l’on consomme sur le pouce parce qu’on est pressé, mais bel et bien, un élément vivant et vivace de notre patrimoine culturel commun qui symbolise les valeurs profondes d’accueil, de convivialité et du bien recevoir, ces traits caractéristiques de notre pays.


Le grain de couscous est comparable à ce majestueux olivier autochtone plusieurs fois millénaire toujours vivant et qui plonge ses racines dans les tréfonds de la terre à la recherche de nutriments pour soigner sa belle silhouette et améliorer la qualité nutritionnelle de ses fruits gorgés de bienfaits pour son protecteur et son bienfaiteur, le paysan laboureur! Et au-delà!
D’ailleurs, dans notre culture, la formule largement usitée depuis des lustres ne consiste pas à inviter des convives pour avaler un plat de frites, mais plutôt, pour venir déguster un bon et copieux couscous et en soirée relaxe, qui constitue un moment propice pour nouer des relations et dénouer des situations souvent inextricables.

Il faut reconnaître que la magie du plat de couscous partagé opère très souvent pour rapprocher des individus, des familles, voire des groupes sociaux. N’est-ce pas là, un effet magique?


Le couscous, ce monument qui nous parle et nous interpelle au quotidien, cet identifiant vivant et vivace de notre peuple qui a traversé tous les âges sans prendre une seule ride, reste ce patrimoine commun qui fait l’unité et le ciment de la nation. Il a, grâce aux actions individuelles et collectives de protection et l’attention dont il avait bénéficié, survécu aux multiples entreprises de destruction et de déculturation de notre peuple, dont la dernière en date est la colonisation française.


Le grain de couscous, fruit du génie humain de ses inventeurs, à bien des égards, peut être comparé sur ce plan aux patrimoines matériels que sont les pyramides égyptiennes et autres merveilles mondiales que sont les oeuvres de civilisations qui bien que disparues, continuent de fasciner le commun des mortels et sont inscrits à tout jamais dans leur mémoire collective.


Aussi, avec le couscous, nul besoin de répondre, aux dédaigneux révisionnistes de tous bords, à l’exemple de ceux qui avaient osé affirmer haut et fort que l’Algérie est une création française. Quel horrible mensonge! Nul besoin de consulter les archives poussiéreuses pour formuler une réponse à ces esprits revanchards qui nous cherchent des noises! Il suffisait de leur envoyer juste un plat de grains de couscous roulés par des mains expertes faits de semoule de blé dur ou d’orge bien garni comme témoin vivant et plusieurs fois millénaire de notre culture, accompagné toutefois, d’une fiche de synthèse pour les aider à parfaire leur supposée instruction.


Il faut noter aussi que le couscous est indissociable de la présence naturelle du blé dur, d’orge… des céréales nées et cultivées chez nous depuis des millénaires auxquelles les colons avaient d’ailleurs tenté, sans succès, de leur substituer le blé tendre introduit et cultivé en Algérie pour améliorer la qualité boulangère de leur blé tendre.


C’est certainement grâce à la présence naturelle de ces céréales connues pour leurs qualités diététiques avérées couplée au génie créateur des habitants de notre pays qui ont cultivé, récolté et trituré les grains de céréales, transformé la semoule en grains de couscous, inventé et manufacturé les ustensiles nécessaires après avoir mis au point le processus de sa préparation, que nous pouvons et sommes en mesure de déguster, aujourd’hui, cet incontournable mets chargé de symboles, tout au long de notre très longue et riche Histoire.


Comme on a souvent tendance à dire, un tantinet moment pour se dédouaner s’il en est besoin, qu’il n’est jamais trop tard pour bien faire! Alors, soit! il est encore temps de tout mettre en oeuvre pour transformer l’inscription du couscous au patrimoine universel de l’humanité en un puissant carburant du développement de pans entiers de notre économie et par voie de conséquence, éviter le gaspillage du large champ de possibilités et d’opportunités qu’offre cette acquisition d’importance.


L’essentiel des considérants ci-dessus mis en exergue nous amènent à interpeller nos
«décideurs» pour leur rappeler que le moment, semble-t-il, est venu d’agir pour rattraper ces ratés en instituant une «fête nationale du couscous et du blé dur» qui pourrait être organisée sur tout le territoire national, en septembre de préférence, juste après la fin de la campagne des moissons-battage.

Autrement dit, faire d’une pierre deux coups!
Il importe de se saisir de cette manifestation économico-culturelle pour en faire:
– une attraction touristique et culturelle de renommée mondiale, incontournable, attractive à même d’afficher une fréquentation rivalisant avec les monuments les plus visités et les manifestations culturelles les plus célèbres dans le monde,
– et un levier puissant pour revitaliser la culture, l’artisanat et les jeux traditionnels, menacés de disparition par le fait de l’hégémonie de l’impérialisme culturel dont le bras armé se décline sous l’acronyme Gafam, améliorer la fréquentation des innombrables et prestigieux sites touristiques (historiques et naturels) sous exploités… et re dynamiser le tourisme national et international.Alors, pour rester constructif et aller dans le sens de l’objectif de cette modeste contribution, il nous est apparu, sans être exhaustif, judicieux d’ébaucher quelques axes de travail qui pourraient, après enrichissement, constituer le plan d’action articulé autour des axes suivants:


1. Le premier concernera le couscous, la colonne vertébrale de la manifestation autour de laquelle graviteraient, seraient réhabilitées et développées, les différentes activités culturelles du terroir et les divers sites touristiques du pays. Il reposera sur:


– l’organisation de concours avec la désignation du meilleur cuisinier et de la meilleure cuisinière de couscous à récompenser par un prix «Epi d’or»; de la meilleure rouleuse de grains de couscous (et pourquoi pas rouleur, éventuellement?) à laquelle sera remis un prix, celui des «doigts de fée».


– l’élaboration et la mise en place de fiches techniques et nutritionnelles fixant les caractéristiques spécifiques de chaque variété de grain de couscous roulé main (granulométrie, qualité des terroirs, modes de conduite culturale, de roulage des grains, variétés de céréales,…) en vue de les distinguer par des appellations d’origines contrôlées (AOC) et/ou géographiques (AOG) et/ou labels qui pourraient être, à titre indicatif: le Sersou, le Sitifis, le Tellien, l’Oasien, le Montagnard, etc.
2. Le second portera sur l’organisation des activités connexes concernant:


– les animations culturelles: exhibition des troupes de fantasia, production groupes folkloriques, concours de poésies populaires, expositions de manuscrits, projections de films et documentaires,…
– l’artisanat: exposition des ustensiles de cuisines spécifiques, des harnachements, des tissages, confections de tenues traditionnelles, instruments de musiques traditionnels…
– les circuits touristiques: visites de lieux historiques, culturels, sites naturels, réalisations dignes d’intérêt, découverte de la large variété de grains de couscous et dégustation de couscous déclinés sous différentes préparations et spécialités locales.
À ne pas en douter, les effets positifs induits par la fête nationale du couscous et du blé dur, sont incommensurables. À titre indicatif, il convient de citer les plus importants:


– la stimulation de l’esprit créatif potentiel et le réveil des initiatives collectives et/ou individuelles qu’on a laissé dormir depuis des décennies dans nos campagnes et dans nos villes pour relancer des métiers artisanaux divers et variés dont regorgent nos terroirs (poteries, confection d’habits traditionnels et d’ustensiles de cuisine en bois et/ou en porcelaine, rouleurs de couscous, cuisiniers, guides touristiques, sellerie et harnachements, instruments de musique traditionnels, poètes…), susceptibles de générer des emplois réduisant, par la même, à sa plus simple expression l’oisiveté dont souffrent encore un grand nombre de nos citoyennes et citoyens, et améliorant en conséquence, le revenu des ménages.


– la relance du tourisme national peu exigeant pouvant se contenter de bivouacs faits de tentes traditionnelles confortablement meublées, dotés d’équipements collectifs démontables, à la portée de tous les visiteurs.


– la réorientation de la recherche agronomique pour réintroduire les variétés de blé dur et d’orge autochtones adaptées aux conditions agro-climatiques du pays, entrant dans la préparation du couscous, essentielles pour les qualités gustatives de nos plats de couscous.
– la promotion de l’exportation des multiples variétés de grains de couscous labélisés AOC ou AOG, qui ne manquera pas de relancer la production des variétés de céréales indigènes à la base de la confection et de la préparation de notre couscous et qui doivent nécessairement recouvrer leurs territoires de prédilections actuellement spoliés et colonisés par le blé tendre introduit par les colons et les cultures spéculatives orientées essentiellement vers l’exportation au détriment des cultures stratégiques de base.


– l’adresse d’un message fort à l’Unesco et à tous ceux qui ne ratent aucune occasion fut elle insignifiante pour dénigrer notre pays que le peuple algérien honore toujours ses engagements et a de tout temps été au rendez-vous pour jouer son rôle dans la sauvegarde et la conservation du patrimoine de l’humanité.


Alors, faisons de notre grain de couscous national décliné à travers ses innombrables préparations les unes aussi savoureuses que les autres, une véritable et appétissante fresque nationale, une des merveilles du monde que viendront visiter et déguster des fins gourmets du monde entier (ce qu’on ne peut envisager avec par exemple, la visite des pyramides d’Égypte ou la Muraille de Chine)
Soyons à la hauteur du génie créatif et inventif de nos véritables ancêtres (pas «les Gaulois» bien évidemment et comme certains ont voulu nous faire croire durant plus de 132 ans) qui nous ont légué ce monumental grain de couscous en engageant sans tarder un plan d’actions à même de sauvegarder cet héritage millénaire menacé par l’impérialisme culturel dont l’étendard reste la restauration rapide, synonyme de mal bouffe et son corollaire les maladies cardiovasculaires, le dérèglement hormonal… et d’en faire un moteur puissant de notre économie nationale au service du pays et répondant aux besoins essentiels de ses habitantes et de ses habitants.


Célébrons ensemble le couscous et renouons avec les pratiques pas si lointaines que ça, et surtout positives, que nos enfants poussés à l’exil attendent avec impatience pour retrouver l’ambiance festive et chaleureuse qui chatouille leur fierté d’enfants de ce magnifique et doux pays, l’Algérie.

* Agronome

lexpressiondz /Par Mahmoud CHABANE*

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