L’échangeur de l’aqueduc romain à Constantine : Un projet, des contestations et des zones d’ombre

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Un aqueduc, c’est connu, est érigé pour faire couler de l’eau, beaucoup d’eau. Celui de Constantine sera l’exception à la règle en faisant couler énormément… d’encre. Depuis quelques jours, c’est le sujet de l’heure des Constantinois et de l’administration qui, elle, tente de justifier l’utilité du projet qui est sans aucun danger sur le site de l’aqueduc romain.

De Constantine, Hamid Bellagha
Il s’agit de la réalisation d’un échangeur de 330 mètres raccordant le boulevard de la Soummam, appelé pompeusement l’autoroute, à la RN 79 menant à l’aéroport, notamment, entre la cité Kouhil-Lakhdar (djenene ezzitoune) et l’hôtel Marriott, la gare routière de l’Est, et le stade Hamlaoui.


Le hic, et il y en a beaucoup, est que cet échangeur flirte pratiquement avec le site de l’aqueduc romain, protégé par l’article 62 de l’Ordonnance n° 67-281 du 20 décembre 1967, ainsi que par la loi 98-04 relative à la protection du patrimoine. Et l’aqueduc en fait partie puisqu’il est répertorié depuis 1900 et a été classé parmi les sites et monuments historiques de la ville trois fois millénaire.


Ce projet «a été lancé sans même l’avis de la direction de la culture, ralliant tous les textes conformes concernant la défense du patrimoine classé», clament des dizaines de personnes, entre architectes, universitaires et anonymes opposés à la réalisation de cet échangeur, qui se rencontrent régulièrement sur le site du projet controversé depuis son lancement. Ils ont apostrophé la direction de la culture et la wilaya, tandis qu’une alerte a été envoyée au ministère de la Culture pour arrêter les travaux.


Il faut savoir que l’aqueduc a toujours eu une histoire tourmentée, puisque les propriétaires des terrains sur lesquels repose l’ouvrage romain ont voulu, dans les années 1980, édifier un parc récréatif. Un niet catégorique leur a été signifié, malgré les travaux lancés du fait que le monument était protégé et que toute transformation des sites avoisinant risquerait de l’endommager.

Cela n’a pas empêché ces mêmes autorités «soucieuses de la protection du patrimoine» de réaliser la bretelle de la Soummam, (l’autoroute), à moins de vingt mètres de l’aqueduc et de tenter à plusieurs reprises d’y construire des jardins et des arcs mimant l’original, sans succès, mauvais goût oblige. Une première agression «officielle» après celle de l’érection avortée d’un parc récréatif.

Inutilité publique
C’est dire que ce patrimoine romain a été violé à maintes reprises sans que personne ne s’y oppose, ou alors timidement. Alors pourquoi cette énorme levée de boucliers maintenant, alors que l’aqueduc est déjà mitoyen d’une route à grande circulation depuis plus de quarante ans ? La question demeure posée.


Sur place, les travaux vont à un rythme ultra rapide, une cadence que l’on ne connaissait pas à Constantine. Une impression de vouloir achever le projet et de faire cesser les rodomontades et les accusations des opposés au projet. Car, outre les travaux qui se poursuivaient à un tempo accéléré, des engins multiples s’échinent à terrasser et à goudronner la future chaussée.

Noureddine Khelfi, président de l’association A 25 (A pour architecture et 25 pour Constantine), un architecte fort connu ayant la défense du patrimoine au cœur et de tous les combats quand il s’agit de patrimoine, est opposé à l’édification de l’échangeur et n’est pas du tout convaincu de l’utilité dudit projet. Il argumentera que «si le but est de fluidifier la circulation sur le boulevard de la Soummam, c’est tout à fait le contraire qui se produira, car on ne fera que déplacer les embouteillages – pas très importants il faut le souligner – d’un point A à un point B, déjà encombré».

Il relèvera, comme l’ont fait plusieurs personnes sur place, l’absence de plaques signalétiques du projet de l’échangeur, entre durée des travaux, maître d’œuvre et d’ouvrage et l’intitulé du projet. Une autre entorse à la réglementation en vigueur, un vice de forme qui aurait pu faire capoter un autre projet «normal».

Khelfi, que nous avons croisé lundi, n’en démord pas. «Je ne baisserai pas les bras, même si les travaux sont en phase finale, nous allons tout faire pour que le site retrouve son aspect original. L’entrepreneur a bossé les weekends, les jours fériés et jusqu’à une heure tardive, avec toutes les vibrations des engins qui ont déjà accentué une fissure sur un des arcs de l’aqueduc. Une anomalie quand on connaît la cadence habituelle des travaux à Constantine. Une impression de vouloir finir le projet au plus vite.


Nous ne jetons la pierre à personne, mais la célérité de vouloir achever les travaux en un temps record suscite des interrogations. En tout cas, nous avons saisi la wilaya, l’APW, l’APC, la direction de la culture et le ministère de tutelle.


Ce dernier a, d’ailleurs, et à deux reprises, envoyé un groupe de spécialistes pour se prononcer sur le projet d’échangeur. Nous attendons leur conclusion. Nous ne sommes pas restés les bras croisés, puisque à ce jour nous avons eu l’accord du président du tribunal pour aller faire un constat sur le site avec un huissier à partir de mardi 26 juillet.»
Bref, c’est un projet qui n’est d’aucune utilité publique, de l’avis de nombreux spécialistes, et qui ne résoudra aucun problème de circulation, pire, il la densifiera. Un vrai projet… d’inutilité publique !
Une source de la direction de la jeunesse et des sports nous parlera de la visite du président de la Confédération africaine de football (CAF) et de son désir de régler le problème de la circulation entre le stade Hamlaoui et l’hôtel Marriott, si l’Algérie décroche l’organisation de la CAN.


Une visite et des doléances non démenties par les autorités locales mais non confirmées, non plus.
Du côté de l’administration, il y a comme une patate chaude que l’on se renvoie entre les différentes parties, c’est du moins l’impression que l’on a relevée.

Un ministère de la Culture très discret
La direction de la culture, dont personne n’attend quoi que ce soit depuis des lustres, ne cesse de diluer son avis affirmant qu’une délégation ministérielle, avec paraît-il, la directrice de la préservation du patrimoine et sa restauration, une inspectrice générale du ministère de la Culture et une chercheuse du Centre national de recherches archéologiques (CNRA), ont inspecté les lieux et n’ont… donné aucun avis pour le moment. Une délégation qui a bien joué à l’Arlésienne dont tout le monde en a entendu parler, mais que personne n’a vue.
Pour la wilaya, il n’y a aucune infraction ni agression du site des arcades romaines, El qwass pour les Constantinois. On estime que les travaux sont «loin du monument et que la distance réglementaire de 200 m est respectée», alors que de visu la déviation «caresse» presque l’aqueduc. Comme le fait le boulevard de la Soummam depuis les années 1980 ! Apparemment, les instruments de mesure sont aussi conformes que le projet lui-même… et les engins font presque du rentre-dedans avec l’aqueduc.


«Vous savez, ce sont toujours les mêmes qui font de la protesta, non pour la préservation du patrimoine de la ville, mais parce qu’ils estiment qu’ils doivent être associés à tous les projets et que toute décision pour la wilaya de Constantine doit recueillir leur assentiment, et ce n’est pas du bénévolat», estime-t-on, en contre-attaquant du côté de la wilaya à propos de certains membres frondeurs.


En tout cas, les protestataires n’en démordent pas et font dérouler une pétition signée par des dizaines de citoyens dans laquelle ils affirment : «Nous, citoyens de la ville de Constantine et de toute l’Algérie, choqués par le fait accompli, la violation des lois de la République et l’esprit de banalisation de nos monuments historiques qui commande l’administration locale, nous nous opposons énergiquement à la mise en péril de l’aqueduc romain de Constantine par la création d’une route de grande circulation dans le périmètre protégé du site».
En attendant, les travaux continuent de plus belle reléguant les espoirs de sauver les arcades romaines «d’une disparition programmée», selon les dires des rares contestataires qui restent sur le site.

L’aqueduc ou el Qwass, une affaire comme seule Constantine en crée souvent, comme celle des dolmens de Bounouara, ou la mise à terre, pardon à niveau, de plusieurs maisons sur le site de Souika, il y a quelques années. Et la liste est, malheureusement, encore très longue.

Reporters

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