L’histoire de Yassin, 26 ans, décédé à la frontière franco-britannique

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En mars dernier, un accident dans la gare de Valenciennes, dans le nord de la France, a été relayé par les autorités et les médias. Un jeune homme faisant partie d’un groupe d’exilés, monté sur le toit d’un wagon, est mort électrocuté. Derrière ce décès, qui s’ajoute à de nombreux autres dans le Calaisis, Maël Galisson, membre du Gisti, a retracé une histoire individuelle : celle de Yassin Osman, parti d’Érythrée en 2018.

Le jeune homme décédé le 25 mars 2022 dans la gare de Valenciennes, par électrocution, s’appelait Yassin Osman. Il avait 26 ans, et avait quitté son pays, l’Érythrée, quatre ans plus tôt.

Pour qu’il ne reste pas un anonyme, un « migrant » parmi les autres décédés aux frontières, Maël Galisson, membre de l’association Gisti, a enquêté pour retracer son identité et son parcours. « La logique de l’État est d’invisibiliser les personnes exilées dans le Calaisis, et encore plus dans la mort », estime celui qui est par ailleurs ex-coordinateur de la Plateforme des soutiens aux migrants, chercheur et journaliste.

L’enquête a été publiée le 5 juillet. « Cette mémoire-là est à tout le monde. C’est une question dont on doit se saisir collectivement : qu’est-ce que ça signifie que des gens meurent sur un territoire comme le Calaisis ? », interroge Maël Galisson joint par InfoMigrants.

« On se parlait souvent au téléphone, Yassin et moi, presque tous les jours. On rigolait ensemble », lui a raconté son frère cadet, Abdurahman Osman, surnommé Yade. Installé en Suisse depuis plusieurs années, Yade avait proposé à son frère Yassin de l’y rejoindre. Mais ce dernier avait le Royaume-Uni en tête.

« Ton frère est mort »
Au début de son périple en 2018, Yassin passe par la Libye. Puis par l’Italie, au bout d’une traversée périlleuse de la Méditerranée. Il réussit ensuite à rejoindre la Belgique, détaille Maël Galisson dans son enquête.

À Bruxelles, Yassin trouve le soutien de citoyens solidaires. Des bénévoles de la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés, un réseau qui fédère les initiatives de soutien et d’hébergement, l’accueillent. « La première fois que nous avons croisé Yassin, c’était en juin 2021, au parc Maximilien » témoignent Amélie et Lorenzo, deux travailleurs sociaux de l’association SOS Jeunes.

Là-bas, Yassin tente, à plusieurs reprises, de monter dans des camions pour rejoindre le sol britannique. En vain.

Le jeune homme décide alors de gagner le littoral nord français. Avec un groupe de quatre exilés, il entre dans la gare de Valenciennes le 25 mars. Tous tentent de monter sur le toit d’un train de marchandises en espérant rallier, par ce biais, le Royaume-Uni. Yassin est électrocuté, ses trois compagnons blessés. Pendant plusieurs heures, l’accident immobilise la gare de Valenciennes.

« Je jouais au foot quand un ami est venu me dire : ‘Ton frère est mort' », se souvient Yade. « Après cette annonce, je n’ai pas mangé pendant cinq jours et jusqu’à aujourd’hui, je suis triste ».

« Tu te voyais construire ta vie en Angleterre »

Deux jours plus tard, le 27 mars, une cinquantaine de migrants et membres d’associations avaient rendu un hommage silencieux à Yassin. « Si la gratuité des transports était appliquée à toutes les personnes réfugiées, d’où qu’elles viennent, ce jeune serait toujours en vie. Discriminer tue », avait réagi l’association Utopia 56.

« Tu te voyais construire ta vie en Angleterre et exercer le métier de boulanger », avaient aussi écrit dans un texte d’hommage, en avril, ses amis rencontrés en Belgique.

À (re)lire : À Calais, un migrant meurt percuté par un train

Dans « Voir Calais et mourir », un article paru en 2016 dans la revue Plein Droit, Maël Galisson expliquait déjà l’importance de donner les noms des exilés décédés, afin d’éviter leur « dilution » dans les « drames » à la frontière. Son objectif est aussi de pointer la responsabilité des autorités. « Réduire ces tragédies à des accidents (accident de la route, noyade, etc.), à des violences ou des règlements de compte entre migrants est une façon d’occulter la responsabilité des pouvoirs publics dans une situation qui dure depuis plus de 20 ans dans le nord de la France », y écrivait-il.

Donner la parole aux proches
Pour suivre les traces de Yassin, Maël Galisson s’est appuyé sur le « groupe décès » inter-associatif constitué en 2017. Puis, comme à chaque fois qu’il mène ce type d’enquêtes, il a retrouvé et interrogé les proches du défunt. « Il y a vraiment un sens à donner la parole à ces proches qui subissent de manière directe les politique meurtrières aux frontières. Ils perdent un fils, un frère, une sœur… », glisse-t-il.

La plupart du temps, sa démarche est accueillie positivement par les familles. Mais ce n’est pas toujours simple. « J’ai tenté de rencontrer les proches d’Abubaker [un Soudanais mort en février dernier dans un accident de train, ndlr] mais ses proches étaient encore sous le choc », relate Maël Galisson. « Il y avait comme une espèce de silence, parce que c’était trop dur. Parfois, il est trop tôt ».

Aujourd’hui, Yassin repose dans le carré musulman du cimetière Saint-Jean, à Valenciennes. Le rôle d’identification des personnes décédées, d’enterrement ou d’inhumation, ainsi que les éventuels rapatriements des corps, repose sur les bénévoles du nord de la France. « La seule fois où les autorités ont pris le relais, c’était après le naufrage de novembre. Une cellule avait été ouverte, et les militants et bénévoles avaient été laissés à l’écart », déplore Maël Galisson.

Cartographie des histoires derrière les décès
Au-delà des cas d’Abubaker et Yassin, d’autres exilés ont déjà trouvé la mort le long des voies ferrées du nord de la France. Récemment, fin mai, un homme « a priori adulte et plutôt d’origine africaine », selon les mots du procureur adjoint de Boulogne-sur-Mer, avait été percuté par un train de marchandises au sud-est de Calais.

En novembre 2021, un train avait également heurté un groupe de quatre personnes circulant sur les voies entre Dunkerque et Calais. L’accident avait fait un mort et un blessé grave.

Maël Galisson met à jour régulièrement une cartographie recensant, de 1999 à 2021, les noms des personnes décédées à la frontière franco-britannique. « Je fais tout ce travail pour qu’un jour les gens arrêtent de mourir à cette frontière. C’est comme un manifeste pour l’accueil, pour que les droits des personnes et la liberté de circulation soient obtenus. »

Maïa Courtois / infomigrants

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