Torture pendant la guerre d’Algérie : Ce crime contre l’humanité que la France refuse de reconnaître

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Hormis les dénonciations du côté algérien, les quelques aveux des acteurs français et les travaux des historiens, rien n’est fait par la France officielle pour « voir sa réalité en face ».

Algeria

AA/Alger/Aksil Ouali / Fatma Bendhaou

« Il y a des mots qu’on ne peut pas prononcer… C’était trop dur. J’étais salie. En Algérie il y a des choses qu’on ne peut pas dire, ni écrire ». Cette déclaration est sortie de la bouche d’une des victimes, encore vivante, de la torture de l’armée coloniale française pendant la guerre d’Algérie. Il s’agit de Louisa Ighilahriz, appelée Louisette, 85 ans. Militante indépendantiste algérienne, la dame a subi, alors qu’elle n’avait que 21 ans, les pires traitements au siège de la 10ème division parachutiste française après avoir été capturée vivante en septembre 1957, soit trois ans après le déclenchement de la guerre de libération du pays.

Blessée par balle, Louisette Ighilahriz a été torturée et violée par le général Schmitt, ancien lieutenant de l’armée coloniale, devenu chef d’état-major des armées françaises au début des années 1990. Elle l’avait dénoncé publiquement en 2000 dans une déclaration au quotidien Le Monde, brisant ainsi l’omerta sur une pratique, instituée comme une politique d’Etat pour mater le soulèvement du peuple algérien contre le système colonial.

En racontant ses souffrances, la moudjahida (maquisarde) a dévoilé au grand jour, sur le territoire même de l’ancienne puissance coloniale, les pratiques abominables que la France officielle a voulu maquiller, dès 1968, en votant une loi amnistiant l’ensemble des infractions commises en Algérie par l’armée française et ses partisans.

– Les aveux d’Aussaresses

Mais les langues peinent à se délier. 59 après la fin de la guerre d’Algérie, rares sont les responsables du régime colonial qui ont reconnu les faits dénoncés du côté algérien. Parmi eux, il y a le général Paul Aussaresses, un des personnages clés de la bataille d’Alger en 1957 aux côtés du général Massu.

« La torture ne m’a jamais fait plaisir mais je m’y suis résolu quand je suis arrivé à Alger. A l’époque, elle était déjà généralisée. Si c’était à refaire, ça m’emmerderait, mais je referais la même chose car je ne crois pas qu’on puisse faire autrement. Pourtant, j’ai le plus souvent obtenu des résultats considérables sans la moindre torture, simplement par le renseignement et la dénonciation. Je dirais même que mes coups les plus réussis, ça a été sans donner une paire de gifles », a-t-il lancé dans une longue interview, accordée en 2000 au journal Le Monde.

Cet aveux de taille n’a, cependant, pas permis, de lever le voile sur ce passé sombre de l’histoire d’un pays qui prétend être le « champion des droits de l’homme ». Les officiels français préfèrent avancer à reculant sur ce passé, même si l’actuel Président, Emmanuel Macron a reconnu « les crimes contre l’humanité commis en Algérie », sans toutefois spécifier la torture.

Pourquoi le silence sur cette pratique ? Hormis les dénonciations du côté algérien, les quelques aveux des acteurs français et les travaux des historiens, rien n’est fait par la France officielle pour « voir sa réalité en face », comme l’a affirmé, vendredi 10 décembre, la ministre française de la Culture, Roselyne Bachelot. Cette dernière a annoncé l’ouverture par anticipation des archives judiciaires sur la guerre d’Algérie, suscitant des interrogations sur le contenu de ces documents. Surtout en matière de confirmation des faits de torture.

– « Une philosophie bien réfléchie »

En attendant, les historiens, tant algériens que français, relèvent tous l’existence de ces atrocités.

« Il faudrait savoir que ces violences ne sont ni des bavures ni des dérapages isolés, mais une philosophie bien réfléchie et mise en application avec l’accord (ou sur les ordres) des autorités officielles. Dans cette confrontation entre le FLN (Front de libération nationale, NDLR) et l’armée française, la torture a des objectifs politiques et symboliques : réprimer par la terreur mais également participer à la perpétuation de l’ordre colonial, basé sur la domination d’un peuple sur un autre », souligne à l’Agence Anadolu, l’historien et chercheur au CRASC d’Oran et résident à l’IEA de Nantes, Amar Mohand-Amer.

Selon lui, « la pratique de la torture à l’encontre des militants indépendantistes algériens a été un des rouages essentiels de la stratégie de répression, notamment durant la guerre de libération nationale (1954-1962) ». Il se réfère, dans ce sens, au contenu de l’ouvrage référence sur le sujet de l’historienne Raphaëlle Branche, « La torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie (1954-1962) ».

Notre interlocuteur regrette, au passage, le « très peu de travaux consacrés à cette question, notamment à l’université algérienne ». Il souligne, dans ce sens, des raisons objectives, en l’occurrence « le manque de chercheurs motivés par ces sujets et les difficultés d’accès aux archives en Algérie et en France ». « Aujourd’hui, nous ne connaissons pas exactement l’ampleur de cette pratique, car cette violence s’exerçait également en dehors des institutions officielles. Reste encore à l’heure actuelle, que la question des disparus est toujours sans réponses. Il est sans conteste que beaucoup d’entre eux ont subi la torture », précise-t-il.

Selon Fouad Soufi, un autre historien algérien, « l’histoire de la torture, on la connaît, puisque ce sont les militants du FLN qui l’ont subie ». « Ils ont nommé leurs tortionnaires qu’ils aient été officiers, sous-officiers, soldats ou encore supplétifs de l’armée française », affirme-t-il, en réaction à la décision annoncée par Roselyne Bachelot, rapportée par des journaux algériens.

Mais selon lui, les futures archives consultables ne devraient même pas faire référence au mot « torture ». « On va évoquer des « interrogatoires poussées’’. Mais qu’on y apprenne des informations compromettantes pour l’Etat français colonial, je ne sais trop si c’est notre problème, sinon que cela confirmera les témoignages de certains officiers et soldats français réfractaires à cette pratique », précise-t-il, rappelant, à ce sujet, le contenu du livre d’Henri Alleg ainsi que les thèses de Sylvie Thénault et Raphaëlle Branche.

Dans son rapport sur la question mémorielle, l’historien Benjamin Stora a consacré également un long chapitre à la question de la torture, en citant des noms de victimes, tout en faisant référence à leurs bourreaux. Ce travail et ceux des autres historiens, algériens et français, devraient suffire à la France officielle pour reconnaître les torts du système colonial et au Président Emmanuel Macron d’en finir avec « cette rente mémorielle » qui sert aussi de fioul politique dans l’Hexagone…

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